Les enseignants aux rapports… Isaac, Attali, Pochard !

Publié le 05/02/2008 à 07:59

Par Oxymore

Humeur : Souriante

Au cours des 40 premiers jours de l’année 2008, des éléments d’actualité ont traversé le paysage médiatique français, sans pour autant que l’on leur y prêtat une attention curieuse. Cependant parmi d’autres faits d’actualité plus médiatisés, il y a semble t-il trois éléments qui font sens dans une perspective qui devrait être lourde de signification quant aux sillons qui semblent se dessiner dans les multiples champs qui composent la campagne humaine…

Le champ qui nous interpelle ici, se veut être celui de l’éducation.
Victor Hugo disait que : « Les maîtres d’école sont des jardiniers en intelligences humaines » et il me semble bien que tout part de là…
Tout part de là, car le métier d’enseignant, si tellement, valorisé, glorifié, estimé en France, provient directement de cette métaphore et pour ma part il me semble que en notre époque, cette métaphore vacille….
J’en veux pour preuve trois faits qui se sont tous produits en France au mois de Janvier 2008, et qui convergent vers un ébranlement et peut-être même, un éboulement de cette métaphore..
Le 11 Janvier 2008, le professeur Isaac remet un rapport à Madame le Ministre de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche sur l’université numérique ( ici ) et quand bien même ce rapport est de bon ton, visiblement écrit par un pédagogue et un enseignant dans l’âme,… ce rapport parle de tout mettre à disposition des étudiants pour leur permettre de bien maitriser leurs cours, bien asseoir leurs connaissances… en clair tout va bien, tout est orienté dans le sens de l’épanouissement des fruits du jardin de nos jardiniers en intelligences humaines…

Quelques jours plus tard, le 23 Janvier 2008, J. Attali, remet le rapport de la commission éponyme visant à libérer la croissance ( ici ). Là aussi, dans ce rapport l’école est au centre de toutes les attentions. Mais quand même avec une rupture téléologique de la mission de cette dernière. J’en veux pour preuve la remarque qui débute la page 25 : « Le temps est venu de modifier les modes d’éducation, d’orientation et de promotion au sein de la société. La préoccupation du résultat (qui n’est autre que la réussite de tous les élèves) doit aujourd’hui primer sur la simple exigence de moyens. » Contrairement à ce qui est dit, mais aussi, conformément à ce qui est dit, la réussite de tous les élèves n’est pas la réussite de chacun des élèves mais est assurément la réussite de l’état français dans les domaines du savoir, de l’innovation, de la recherche,…. En fait le rapport pour la libération de la croissance française reste dans son sujet, le but du rapport n’est pas l’épanouissement de tout un chacun, ce n’est pas le bonheur de tous, ni des étudiants, c’est la libération de la croissance et donc pour se faire, cette croissance doit transformer l’école en un outil à son service. En fait dans ce rapport, si la nature ontologique de l’acte d’enseigner demeure, sa finalité (sa téléologie dirait Aristote) change en ce sens que l’école doit permettre de créer du résultat (.. de l’innovation, des brevets, des start-up…). Afin de préciser les choses, je rappellerai que dans ce rapport, l’Ambition numéro un (préambule à la décision numéro un) est : « Ambition 1 Préparer la jeunesse à l’économie du savoir et de la prise de risque », on ne peut pas associer plus clairement le savoir et les principes entrepreunariaux…

Ainsi, nous ne sommes plus du tout dans l’esprit du rapport remis à V. Pécresse…

Le troisième événement médiatique qui fait écho aux deux précédents, mais qui n’a pas été relevé (faute de vision des journalistes ou alors faute de sur-médiatisation de l’affaire Kerviel ?) le troisième élément qui fait sens, est à mon avis la démission de M. Rocard de la commission chargée de remettre un rapport (là aussi) sur l’évolution du métier d’enseignant…
En quelques mots. M. Rocard n’a pas supporté l’idée que l’on puisse laisser penser qu’il ait dit qu’il fallait payer les enseignants au mérite…
Ce qui est plus que suggéré dans le rapport Attali. ( Décision 5 : …L’évaluation des professeurs ne peut pas reposer uniquement sur les notes qu’obtiennent leurs meilleurs élèves ni sur l’examen d’inspecteurs. Elle doit aussi reposer sur une évaluation de leur pédagogie par leurs élèves, sur leur capacité à faire progresser chacun et sur la prise en compte des résultats scolaires ultérieurs.) Cela ne me choque pas en soi, j’en veux pour preuve un de mes articles précédents ( Reformer l’éducation nationale : ici )

Toujours est-il que la commission Pochard à laquelle participait .M Rocard et qui a remis le 4 Février 2008, un rapport intitulé Livre Vert sur l’évolution du métier d’enseignant ( ici ) n’a pas écrit un document très prospectiviste pour ma part. Même si quelques propositions sont révolutionnaires pour certains enseignants, la conclusion est simple : il faut créer un vrai organe de Gestion des Ressources Humaines aux différents niveaux de l’Education Nationale…. On ne peut plus laisser les gens être gérés par des textes quand bien même ce serait à eux de gérer leurs carrières et donc leurs vies… Les enseignants on toujours été confrontés à une multitude de textes, de réglements de réformes circonvolutives mais ce qui était acceptable, voire souhaitable à une époque, ne l’est plus maintenant…

Ces trois évènements font sens pour moi, dans la mesure ou le rapport Isaac fait encore quelque peu la part belle au jardinier en intelligence humaines et que le rapport Pochar dénonce les conditions de travail innaceptables du jardinier…

Cependant le rapport de la Commission Attali dit clairement que l’ère du jardinage est advenue. Il faut maintenant passer à une production industrielle d’intelligences humaines et l’état doit investir non pas pour les enseignants, mais pour obtenir des résultats, au niveau des infrastructures du savoir thaut débit, très haut débit,… pôles universitaires…).

En clair il faut industrialiser l’intelligence humaine… Cela a me semble t-il tout de l’oxymore, mais c’est aussi là quelque chose d’inévitable, voire de souhaitable pour la société française… La valeur ajoutée de l’économie du savoir ne se trouvera plus dans la qualité des élites que l’on produira ( les fruits du jardin ), mais dans les processus de fabrication (les méthodes d’industrialisation de l’intelligence,….) et surtout dans les résultats qu’apporteront ces fruits de l’industrie du savoir…
La phrase du rapport « La préocuppation du résultat, doit primer sur l’exigence des moyens » revient à dire qu’un Jerôme Kerviel (simple titualire d’un Master en finances des marchés) qui obtenait de meilleurs résultats que ces supérieurs polytechniciens ou normaliens, aurait dû être payé plus cher qu’eux (encore que ses performances s’expliquaient justement par le fait qu’il souffrait d’un manque de considération…). Le diplôme que l’on a au début de sa vie professionnelle ne sera dorénavant qu’un moyen que vous octroiera l’état, de/pour créer de la richesse … Cela étant, le résultat (ce que vous en faites) seul devra déterminer votre parcours professionnel…

Dans certains de ces ouvrages ( « Au propre et au figure », « Les trois mondes », « Une brève histoire de l’avenir ») J. Attali, explique que l’humanité a vécu trois grands ordres : l’ordre réligieux, l’ordre impérial et l’ordre marchand. Nous sommes actuellement à l’époque de l’ordre marchand, qui dans une certaine mesure a phagocyté les deux ordres précédents. Dans l’ordre marchand il y a neuf « cœurs »… les cœurs sont des villes (jusqu’ici) qui parviennent à industrialiser certains procédés qui s’avéreront essentiels pour assurer une domination, disposer d’un avantage stratégique. On trouve parmi les cœurs ( Bruges avec le gouvernail d’étambot, Gênes avec la comptabilité, Boston avec le moteur à explosion et Los Angeles avec le Microprocesseur…). Pour ma part,je soupçonne J. Attali de vouloir créer un dixième cœur qui serait en France (probablement l’un des dix grands centres universitaires que préconise le rapport éponyme) en parvenant à industrialiser la production du savoir. Il est clair que l’industrialisation de la production de la connaissance conférerait un avantage indiscutable au pays qui parviendrait à produire « à la chaîne », des innovateurs, des artistes, des entrepreneurs, des inventeurs…

Pas possible direz-vous la création s’est spontané, ça vient tout seul… oui peut-être mais l’invention ? n’y a t-ilpas une différence entre invention et création ?
Et puis après tout : « impossible » c’est assurément la même chose qu’ont dit ceux qui n’imaginaient qu’un gouvernail d’étambot permît de traverser des océans, qui n’imaginaient pas qu’une machine pût avancer avec de la vapeur, qui n’imaginaient pas que l’on pût s’éclairer avec des bouts de tungstène, qui n’imaginaient pas que des machines pourraient calculer avec du silicium…)…

Mais alors, si d’aventure, l’humanité parvient à créer de tels procédés cognitifs, qui restera t-il pour guider, orienter, diriger… ?
Dit autrement, qui restera t-il pour penser l’homme autrement que dans la sphère socio-économique ?

Là, très franchement, déjà la question est périlleuse, mais à mon sens la réponse l’est encore plus…
Qui restera t-il pour penser l’homme hors et autrement que dans la sphère socio-économique ?
Peut-être la société civile, les idées politiques, les sentiments, les religions,…
Peut-être la question n’est-elle pas consistante, dans la mesure ou la réponse excède son propre champ sémantique,… peut-être qu’en fait il ne s’agit pas seulement de la création d’un nouveau cœur, mais peut-être l’industrialisation du savoir préfigure t-elle un nouvel ordre (au sens ou l’entend le J. Attali)… mais là, lui seul peut le dire…

L’homme s’est longtemps nourri de son intelligence, celle-ci finira t-elle par le perdre ou du moins l’égarer dans quelque carrefour (in-)existentiel ?
Le débat existe depuis le péché originel me semble t-il, lorsque Adam dû choisir entre l’arbre de la vie éternelle et celui de la connaissance …

« Tout système a besoin d’une proie qui le menace et qui le nourrit », je crois bien avoir trouvé cette phrase dans un des livres du sus-nommé, mais à l’avoir longuement observée durant ma courte vie, elle me paraît fabuleusement juste pour expliquer les mécanismes du vivant et pour justifier ma foi en une ontologie homéostatique du genre humain.

Toutefois, pour en revenir au rôle de l’éducation nationale et d’une façon plus générale, au rôle de l’éducation au sein de la société française,… la encore la fameuse phrase du rapport : « La préocuppation du résultat, doit primer sur l’exigence des moyens » laisse augurer des changements comme la disparation d’un ministère comme celui de la Recherche au profit d’un nouveau ministère comme celui de l’Innovation… En clair le résultat, le nombre de brevets déposés, le nombre d’innovation apportées, la production intellectuelle doit primer sur les moyens (la Recherche). Le résultat devant être nécessairement (ac-)couplé à la performance économique, peut-être ce rapport est-il gros d’un ministère comme le MITI Japonais, qui associait dans un même ministère la Commerce Extérieur, l’Economique et Industrie
. Et après tout, ce n’est en aucun cas un hasard si le Japon est le premier pays en terme de nombre de brevets déposés au monde… A la différence du MITI Japonais, le MITI à la Française devrait être constitué d’un ministère du Commerce Extérieur, d’un Ministère de l’Economie et d’un ministère de l’Innovation auquel serait « inféodé » le ministère de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche….

Cela serait vraiment excellent pour la France !

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