Rupture médiologique….

Plus cela va et plus l’on a l’impression que les évènements de l’actualité fusent autour de nous…

Depuis quelques années j’ai l’impression et au-delà de mon ressentiment, je pense que pas mal de personnes sont le même cas, j’ai le sentiment que tout s’accélère, que des évènements qui habituellement avaient un caractère exceptionnel, ont de plus en plus un caractère fréquent, subit, abrupt,….

A quoi cela est-il dû ?

Serait-ce dû à :

  • de nouvelles méthodes de traitement de l’information ?
  • au règne du direct sur le différé ?
  • au triomphe de ‘instantanéité sur la réflexion longue et profonde ?

Pourquoi est-ce que des émissions comme feu naguère : les dossiers de l’écran, l’heure de vérité, France-europe express, la marche du siècle,…pourquoi est-ce que des émissions comme celles-ci n’ont plus cours et obtiennent audience seulement dans les phases d’approche d’une élection présidentielle,….

Les émissions qui prolifèrent maintenant sont des émissions de télé-réalité, de sport, de cuisine et/ou de consommation ou des jeux « culturels »…

« panem et circenses »…. peut-être, en tout cas cela y ressemble furieusement….

Pour ma part, je souhaite planter l’hypothèse qu’il s’agit là d’une dialectique entre nos outils de la connaissance et notre exploration de celle-ci,…..

Mon propos a trait à la médiologie (si chère à Regis Debray) mais alors qu’il s’agit d’un domaine rarement abordé, je crois y déceler ces jours-ci une urgence sociétale….

Alors que notre génération, oserais-je dire « notre » culture vient du livre, vient de la connaissance extraite et synthétisée de chaque livre, alors que nous autres butineurs de pages et de lettres, bourdonnant de phrases et de mots, savons nous délecter du nectar de ces lettres alanguies aux creux de ces pages, alors que nous autres savons déguster cela, notre jeunesse semble être en panique face à la même source….

Je disais donc que cette rupture médiologique tenait au fait que les médias qui supportent et portent la connaissance ne sont plus les mêmes aujourd’hui qu’auparavant…..

Les livres, les journaux, les lettres, les textes sont des univers unidimensionnels (dans le sens où ils se lisent du début à la fin et suivent une ligne droite qu’est le texte. Qui plus est, la lecture est orientée et impose un sens. Le règne du livre c’est le règne du temps, de la préséance, de l’ordre, du parcours paisible des idées (parfois violente quand même…), de l’horizon que l’on sent poindre…
C’est le pouvoir d’un écrit sécurisant, de textes qui nous réconfortent, d’idées qui apaisent nos angoisses…

Mais maintenant nous sommes à l’ère de l’hypertexte, du web qui n’est certainement pas unidimensionnel, ni même monomédia…

Quand vous lisez une page web vous êtes à la merci du moindre clic qui vous propulse des années, des siècles avant le texte que vous lisiez ou alors qui vous envoie dans un futur improbable quand vous ne débarquez pas dans une autre thématique tout à fait étrangère à celle que vous embrassiez à l’instant,…. Le texte n’est pas que texte, il est hypertexte c’est-à-dire qu’il abolit les frontières du temps et de l’espace, qu’il vous assène la dimension sonore des faits, qu’il vous éblouit par le kaleidoscope visuel des images de la websphère,…. C’est la noosphère de Teillard de Chardin mais amplifiée et à portée du prêt à cliquer, ce n’est pas seulement la bibliothèque universelle de Borges, c’est en partie cela mais c’est assurément bien pire….

Le monde de l’internet, a imposé son emprise sur l’information, celle-ci dorénavant se bouscule dans la lucarne désormais trop étroite mais nécessaire pour tout comprendre, on a l’impression que les journalistes défilent des pages web qu’ils cliquent sous nos yeux médusés (l’image n’est pas anodine, je rappelle que dans l’antiquité ceux qui croisaient le regard de Meduse (la troisième Gorgone) se transformaient en pierre… qui sait si nous n’en sommes pas déjà là (panem et circenses….)

Mais si le monde de l’internet, de l’hypertexte semble horripilant pour ces plus de vingt ans qui pensent tout connaitre,  pour les jeunes le cyberespace c’est le monde de la liberté, c’est un monde sans frontière, on peut vivre une vie réelle médiocre mais vivre une vie virtuelle tonitruante, riche, faite de rencontres, de batailles et de succès glorieux….

On s’habille de pseudo ( mandrake, oxymore,…pour ne citer que ceux-là…). Pour les jeunes le monde des livres c’est le monde des idées qui enferment, des doctrines qui emprisonnent, enchaînent, jugent, condamnent, …. Pour eux les livres sont les fondements des inquisitions, l’essence des doctrines,….

Internet, l’hypertexte, l’hypermonde c’est le monde du « c’est mon choix ! », c’est la dictature de l’individu. Je dis cela volontairement pour faire taire ceux qui dodelineraient de la tête en entendant parler de la théorie du complot. Non, je ne pense pas qu’internet et l’hypermonde soient le fruit d’une obscure conspiration. Internet est le prolongement logique et non encore aboutit du « c’est mon choix ! », « je suis adaptable », « je suis au gout du jour… »,.. « je suis…. » internet c’est le triomphe de l’individu et ce n’est pas un hasard si il fait tomber des dictatures, si il ébranle des nations. A la rigueur je serais prêt à parier que la Chine et l’Inde ne devraient pas tarder à s’émietter sous l’effet de la pression démocratique endogène de ces pays….

Internet c’est le règne du « je suis… » mais le « je » est avant-tout zappeur. J’en veux pour preuve l’impossibilité d’aboutir à un débat sur l‘identité quelle qu’elle soit…. Le «je » d’internet est égoïste (par définition) mais il est aussi multiple. Il n’est donc pas fidèle, il est zappeur voire multiple et complexe simultanément…

Les livres sont des énergies temporelles figées sur du papier incapables de s’extraire de leur contexte ( je me permets de vous faire remarquer le jeu de mot involontaire : con-texte,…) et ne pouvant que viser à recréer ce dernier in situ et in tempo. Tout le contraire de la fantastique liberté du word wide web.

Aussi et dès lors se pose la question de savoir quel monde préparons-nous à nos enfants, comment les élever et les préparer à un monde qui les déshabillera de toute identité, les vêtira de multiple tuniques polymorphes et multiples….

Pour ma part je pense que la rupture médiologique qui s’opère ces jours-ci est du même ordre que celle qui a marqué le passage de la pré-histoire à l’histoire….

L’histoire au sens de son acception courante, c’est-à-dire l’apparition de l’écriture est en train de disparaitre au profit d’une hyper-écriture. S’il m’était permis un néologisme je parlerais d’une hyper-histoire….

Pour faire polémique je dirais que le livre tend à figer un contexte là ou le web tend à libérer celui-ci….

Toutefois pour finir, je citerai ce koan Zen qui dit :
« Les mots sont comme des filets…
Les filets permettent d’attraper les poissons mais quand on a les poissons il faut jeter les filets pour s’en délecter.
Les mots permettent d’attraper les idées, les concepts mais quand on a les idées, les concepts il faut jeter les mots pour s’en délecter… »

 

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